Interviews Epinal 2010

Entre les tables rondes, les animations, les rencontres avec les membres du forum et les dédicaces, nous avons eu lors de notre séjour aux Imaginales l'occasion de nous entretenir avec plusieurs auteurs.

Vous trouverez donc ici les retranscriptions de ces entretiens des plus sympathiques.

Entretien avec Pauline Alphen

Pauline Alphen, bonjour.

Bonjour.

Vous venez juste de recevoir le Prix Imaginales des Collégiens pour votre premier roman fantasy, Les Éveilleurs. Qu’est que vous éprouvez ?

Là ? Exactement maintenant ? Beaucoup d’émotion parce que c’était très dense comme rencontres, ça a commencé hier, il y avait déjà eu des rencontres avec des collégiens. Ce n’est pas tellement le prix, c’est les gamins, quoi ! C’est de les voir, c’est d’échanger des regards avec eux.
Et puis ils ont été très courageux ils sont venus devant, ils ont parlé dans le micro. C’est assez fort de faire ça à 13 ou à 14 ans et moi ça m’émeut et je suis très heureuse d’avoir l’occasion d’échanger ça avec eux parce que l’écriture c’est un travail très très solitaire quand même. Alors c’est un peu curieux, parce que l’on passe des semaines, des mois, un peu enfermée dans le travail, dans le silence et tout d’un coup … on se retrouve au milieu de ses lecteurs, c’est formidable.

Je vous ai vue embrasser des collégiens, juste après les dédicaces, vous avez des liens privilégiés avec eux ?

Ah oui moi je les embrasse, mais j’ai embrassé ceux que je connaissais, que j’ai déjà rencontrés hier ou avec qui j’avais déjà tissé un lien sur le blog. C’est des liens qui deviennent assez forts, ou peuvent le devenir, pas tout le temps, pas avec tout le monde, pas comme ça, mais ce sont parfois des échanges assez incroyables.
C’est un âge spécial quand même l’adolescence, il se passe plein, plein de choses, c’est un âge où l’on ressent beaucoup de choses et l’on ne sait pas toujours les dire, on n’a pas toujours le courage. Par exemple là, il y avait des garçons qui n’ont pas dit un mot mais qui étaient là ; je voyais bien qu’il se passait des choses en eux et qu’ils ne pouvaient pas les exprimer et quand ils y arrivent c’est souvent très très fort donc… oui je les embrasse. (rires)

Comment présenteriez-vous votre livre à un lecteur de fantasy un peu averti ?

J’en sais rien. Parce que je ne sais même pas si mon livre c’est un livre de fantasy dans la mesure où j’ai un peu un problème avec les étiquettes, les cases tout ça. Ce n’est pas un problème d’idéologie, c’est juste que certains m’ont dit « Les Éveilleurs c’est de la fantasy », d’autres « c’est de l’anticipation », ou encore « mais non c’est de la science-fiction ».

Moi tout me va, c’est un livre, et c’est un livre de fiction oui… et encore ! Moi je ne suis pas sûre que les elfes et tout ça, ça n’existe pas, pas sûre du tout. Donc pour moi c’est juste un livre qui a pour unique ambition d’embarquer les lecteurs dans un voyage et à partir du moment  où ça, ça a lieu, moi je suis contente et j’estime que j’ai bien fait mon boulot et encore plus, j’estime que je l’ai encore mieux fait si les lecteurs y voient d’autres choses que celles que j’y ai mises : quand ils me disent des choses qui m’étonnent des personnages ou de l’histoire, quand ils se la sont appropriée et qu’ils l’ont faite leur.
Pour moi un lecteur c’est un peu un cannibale qui avale des choses et qui les retransmet autrement. Quand ils font ça, pour moi c’est que c’est gagné.

Du coup quels sont les auteurs de l’imaginaire ou d’autres genres qui vous inspirent ?

Par contre alors ça oui. Je ne sais pas très bien par où commencer. Si vous avez lu le livre vous verrez qu’en plus je les cite. Je cite des noms d’auteurs que j’admire ou qui font partie de l’univers des adolescents aussi.
Moi j’ai eu un parcours de lectrice très varié, j’ai lu beaucoup de classiques. Le premier livre que j’ai lu entièrement quand j’étais petite, c’était une version pour enfants de l’Iliade et de l’Odyssée. Ce n’est pas que je pensais que c’était un livre pour enfants mais vous voyez on est aussi capable de raconter cette histoire-là d’une manière qui touche un jeune lecteur ou une jeune lectrice.
Pour moi cette histoire-là m’a vraiment marquée et a fondé mon imaginaire, je pense que l’Iliade et l’Odyssée c’est toujours dans mes livres quelque part.

Le voyage ?

Le voyage, l’exil aussi, les aventures, les batailles. Alors moi je n’écris pas de scènes de bataille, je ne sais pas les écrire par contre j’aime bien les lire et bizarrement quand j’avais 12 ans je préférais l’Iliade à l’Odyssée alors que l’Odyssée est plus aventureux.
Après il y a un auteur français que j’aime beaucoup qui s’appelle Giono, j’ai énormément aimé Virginia Woolf qui m’a beaucoup marquée. J’ai lu beaucoup de poésie aussi, pendant longtemps d’ailleurs je ne lisais presque que et n’écrivais presque que de la poésie.
Et depuis quelques temps je lis beaucoup de livres de fantasy pour adultes ou pour enfants.

Il semblerait que vous aviez mis huit ans pour écrire Les Éveilleurs, doit-on y voir le signe d’un perfectionnisme extrême ou y a-t-il d’autres raisons ?

Non, non je n’ai pas mis huit ans à l’écrire, cela fait dix ans que j’y pense, j’ai mis deux ans à l’écrire donc je suis un peu perfectionniste mais pas à ce point-là.
Ça n’a rien à avoir avec le perfectionnisme d'ailleurs, c’est le temps des histoires, il faut du temps, en tout cas pour moi il en faut. Il faut le temps des personnages, le temps de la maturation des personnages et de l’histoire.
Les Éveilleurs c’est une histoire un peu complexe avec beaucoup de personnages, à d’âges différents pour lesquels il se passe des choses différentes et comme c’est une longue histoire qui se déploie sur plusieurs volumes, il faut aussi faire un peu attention à ce que l’on écrit dans le premier sous peine de ne pas savoir après comment on va s’en sortir.

Il semblerait que vous soyez partie pour quelque chose de plus long qu’une trilogie, est ce que vous avez une idée du format final de la série ?

Non aucune idée.

Est-ce que vous écrivez une histoire que vous aimeriez que l’on lise à vos propres enfants ?

Ah oui j’écris une histoire …

Pour eux ?

Alors : pour eux, pour moi, j’écris une histoire que j’aimerais que l’on lise, là vous avez dit quelque chose de fondamental.
J’écris d’autres choses pour lesquelles je ne ressens pas obligatoirement cela c’est-à-dire j’écris des textes ou des poèmes qui n’ont pas de destinataires on va dire, mais cette histoire-là en particulier je l’écris pour qu’on la lise, oui.

Votre héroïne pense que rien d’intéressant n’arrive aux filles …

Non, elle pense que les aventures n’arrivent jamais aux filles. (Rires)

Est-ce que vous croyez que les filles d’aujourd’hui sont dans le même état d’esprit ?

Quand vous leur parlez, vous vous rendez compte qu’un peu. Ce qu’il y a surtout que c’est que, quand moi j’avais 12 ans, c’est-à-dire l’âge de l’héroïne, on a parlé de l’Iliade et l’Odyssée et je suis désolée mais dans l’Iliade et l’Odyssée, les héros sont plutôt des garçons : Ulysse, c’est pas vraiment une fille, Achille, on ne peut pas dire, Hector non plus. Et Pénélope elle passe quand même son temps à attendre que son mec revienne, alors il y a quelque chose de cet ordre-là.

Vous avez entendu parler du roman l'Odyssée de Pénélope qui raconte l’histoire de son point de vue, tout comme il y a eu un roman qui racontait l’histoire du point de vue de Clytemnestre la femme d’Agamemnon ?

J’ai lu quelques versions de ça et moi j’ai un projet aussi qui ressemble à ça mais je ne connais pas ce roman et cela m’intéresserait de le lire.

Vous avez la chance d’avoir une double culture franco-brésilienne pensez-vous que la culture et la littérature de l’imaginaire permettent aux enfants issus d’une culture unique de s’ouvrir à d’autres traditions ?

Je pense que la lecture tout court permet aux personnes, aux enfants et aux adultes, de s’ouvrir. Parce que la lecture c’est ça, c’est embarquer dans des histoires, vers des personnages. C’est avoir accès à des choses auxquelles on n’a pas obligatoirement accès à la maison ou dans son pays. C’est pour cela que je disais tout à l’heure, lors de la remise du prix, que lorsque j’avais commencé à lire,  j’avais ressenti une émotion qui était de l’ordre de l’ouverture. Je pense que lire ouvre des horizons.

L’imaginaire est-il un moyen pour appréhender l’autre avec moins de peurs, de mieux le connaitre ?

Ce serait quoi le contraire de l’imaginaire ? C’est à cela que je ne sais pas répondre.

Je pensais à une certaine littérature un peu plus centrée sur le soi, comme la littérature blanche française actuelle qui est plus autour de l’autofiction.

Alors peut-être que je ne connais pas ça. En même temps c’est toujours de l’autofiction parce que quand on écrit c’est toujours de l’auto quelque chose et pour moi c’est toujours de la fiction.

Par contre oui, moi ce qui m’intéresse, c’est ce que je vous disais, c'est que ce livre là c’est un livre que j’écris pour qu’on le lise et donc ça m’intéresse de rencontrer les gens qui le lisent et de leur en parler et ça m’intéresse surtout s’ils peuvent de part ce livre, à travers ce livre rencontrer d’autres livres et d’autres cultures et d’autres auteurs et … d’autres.

Vous connaissez peut-être la phrase du roman Dune « Le dormeur doit se réveiller », votre roman a-t-il cette vocation, inviter le lecteur à l’éveil ?

Oui ça s’appelle Les Éveilleurs, c’est exactement ça.

Et sur quoi avez-vous envie que les enfants en particulier ouvrent les yeux ?

Dans Les Éveilleurs je leur propose plein de choses, plein de possibilités et ils ouvrent toujours les yeux là où on ne les attend pas donc ça c’est quand même formidable.
C’est vrai, il y a un sujet qui émerge toujours quand on en parle et qui était pour moi en fait la toile de fond du livre et pas forcément au cœur du livre, mais finalement oui, c’est ce qu’on est en train de faire sur notre planète à nous-même et à la planète et je pense que c’est nécessaire qu’ils ouvrent les yeux à ça parce qu’ils vont en subir les conséquences directement.

Terre d’Ange.fr est un site plutôt orienté vers un lectorat adulte. Que pourriez-vous dire à nos visiteurs pour leur donner envie de découvrir vos éveilleurs ?

Terre d’Ange ? Ah c’est incroyable ! Vous allez voir le volume deux des Éveilleurs et après vous comprendrez pourquoi. (rires)
C’est difficile cette question. J’ai envie de leur dire de venir parce que lire c’est un voyage et s’ils aiment voyager…
Lire c’est un voyage et ce n’est pas forcément un voyage organisé donc moi je veux juste qu’ils passent les 30 premières pages et qu’ils voient si ça colle.
Et s’ils ont envie de continuer le voyage qu’ils y aillent, sans se demander quelle est la destination et où ils vont arriver.

Merci beaucoup à vous !

C’est moi qui vous remercie.

 

Interview réalisé par Sangoire

Entretien avec Charlotte Bousquet

 

Charlotte Bousquet, bonjour. Nous arrivons à la fin du festival des Imaginales 2010, cela s’est passé comment pour vous ?

Extrêmement bien c’était un peu comme se retrouver en famille avec des lecteurs que l’on revoit d’une année sur l’autre, des auteurs que l’on apprend à connaître lors des conférences et tables rondes, c’était vraiment très agréable.

Vous êtes philosophe de formation, comment est-ce qu’on en arrive à écrire de la fantasy quand on est philosophe ?

En lisant de la fantasy pendant une thèse de philosophie par exemple et puis parce que la fantasy m’a permis de continuer d’explorer des thèmes que j’ai travaillés pendant ma thèse : quête d’identité, frontières entre le Bien et le Mal ou absence de frontières, quête de soi et rencontre avec l’autre. En fait c’est venu assez naturellement.

Vous faites aussi partie d’un groupe universitaire de recherches sur les rapports entre la fantasy et l’histoire, qu’est ce qui s’y passe ?

Modernités médiévales, effectivement, qui est co-créé par Anne Besson et Vincent Ferré et d’autres dont j’ai évidemment oublié le nom, et qui s’interroge sur ce qu’est la fantasy, sur sa raison d’être et s’efforce de rapprocher fantasy et université, merveilleux et université, histoire et littérature. C’est très intéressant.

Comment pouvez-vous présenter votre roman Cytheriae à ceux qui ne vous connaissent pas ?

C’est à la fois une enquête policière et un roman sur les failles, failles humaines, failles politiques et architecturales aussi,  que l’on retrouve dans la ville de Cribella qui est un peu une Venise complètement décadente. C’est aussi une histoire d’amour

Ceux qui ont lu Arachnae vont s’y retrouver ?

Normalement ils peuvent s’y retrouver mais le seul lien qu’il y a, en dehors du fil rouge qui relie les différents récits, c’est que l’on se retrouve dans l’Archipel des Numinées. Les romans peuvent se lire indépendamment.

J’espère que les lecteurs d’Arachnae aimeront, mais que ceux qui commencent par Cytheriae voudront découvrir Arachnae.

Votre livre La Marque de la Bête reprend la légende de Peau d’Ane, pouvez-vous nous en parler ?

C’est un livre sorti en novembre 2009, roman jeunesse qui peut être lu à partir de 12 ans.

Il est parfois considéré par certains chroniqueurs comme un roman adulte parce qu’il traite de la problématique de l’inceste.

J’ai choisi Peau d’Ane, Peau de Mille bêtes plus exactement parce que je me suis plus inspirée du conte de Grimm, car je me suis aperçue qu’en psychanalyse on ne parlait pas de Peau d’Ane.

Ni Bettelheim ni plus récemment Carola Pinkola Estes n’analysaient ce conte.

Je me suis demandé pourquoi, j’ai relu les deux versions et puis quelque chose s’est passé,  j’ai eu envie de retrouver l’essence même du conte, beaucoup plus brutale et qui nous prend aux tripes.

Avez-vous trouvé une explication à l’absence de ce conte dans les théories psychanalytiques ?

Toujours pas !

Dans Arachnae, l’héroïne est homosexuelle.  La fantasy vous semble-t-elle un genre enfin prêt à des personnages moins archétypaux ?

Normalement oui et puis on voit ça aussi chez Jacqueline Carey, puis auparavant avec Mercedes Lackey, et Weis et Hickman qui ont introduit des personnages homosexuels dans leurs romans.

Ces personnages n’étaient pas absents avant, mais ils semblent devenir plus faciles à traiter, moins dérangeants pour les gens peut-être ?

Ils ne sont plus considérés comme des antagonistes ou des « anomalies », je pense qu’il y a aussi un dépassement, et heureusement, de ces archétypes en fantasy.  Et les univers imaginaires de manière générale  sont aussi le lieu où l’on peut dire les choses et espérer un monde un peu plus tolérant en tout cas c’est ce qu’il y a dans l’Archipel.

Vous mélangez les légendes et les mythologies de différentes cultures, comment faites-vous vos recherches et qu’appréciez-vous le plus dans cette partie recherches ?

Les relectures ! En fait plonger dans une culture que je crois connaître alors qu’en fait, j’en avais complètement oublié le fond, c’est ça que j’adore. J’aime aussi  sauter de légende en légende, établir des parallèles entre différentes mythologies et  passer d’une interprétation à une autre.

Vous pensez que nous sommes tous des lecteurs un petit peu des lecteurs « poisson rouge » et qu’on a tendance à oublier les choses ou à les réécrire dans notre esprit ?

Je pense qu’on les réinterprète.

Cette année Justine Niogret a le Prix Imaginales, Pauline Alphen le Prix Imaginales Collégiens, Maïa Mazaurette le Prix Imaginales Lycéens, Jacqueline Carey et Kristin Cashore sont parmi les invités américains, est ce que vous pensez que c’est une année très féminine ?

Possible ! Je ne sais pas si vous avez eu le temps de lire l’excellente  préface de Stéphanie Nicot mais elle est féminine, et engagée.

Pour ceux qui ne le sauraient pas l’anthologie Imaginales de cette année est intitulée Magiciennes d’abord et Sorciers ensuite.

Voilà, peut-être que c’est pour faire écho au thème du festival !

Comment feriez-vous découvrir votre univers à des lecteurs qui seraient peu habitués à votre écriture ?

C’est une bonne question, assez difficile. Tout dépend le genre de fantasy qu’ils aiment ?

Pour les habitués de Terre d’Ange, amateurs de Jacqueline Carey, je dirais une fantasy assez élaborée en tout cas plutôt raffinée.

Alors je dirais : qu’est-ce qu’ils attendent pour lire mes livres ?

(Rires)

Ce sera le mot de la fin, merci beaucoup Charlotte.

Merci à vous.

 

Interview réalisé par Sangoire